Le Grand Carême, un deuil en l’absence du Christ

Le jeûne entre esprit et lettre

L’origine du jeûne du Grand Carême est le jeûne total observé aux IIe et IIIe siècles le Vendredi-Saint et le Samedi-Saint. Ce jeûne de deux jours signalait l’absence du Christ, entre sa mort et sa résurrection. On y voyait une conformité à la situation décrite par ces paroles de Jésus : « Les amis de l’époux peuvent-ils mener le deuil tant que l’époux est avec eux ! Viendront des jours où l’époux leur sera enlevé et alors ils jeûneront » (Matthieu 9 :15).

Cette signification du jeûne comme un deuil à cause de l’absence du Christ n’est peut-être pas très familière aux chrétiens modernes, et c’est là pourtant la raison la plus intime, la plus profonde , la plus émouvante que nous ayons de jeûner.

Vers la fin du IIIe siècle, la Didascalie mentionne un jeûne de six jours, pendant la Semaine Sainte.

Au IVe siècle, nous trouvons un jeûne de quarante jours établi à Jérusalem, en mémoire du jeûne de Jésus dans le désert. La pèlerine Etheria (appelée aussi Egérie, Aetheria) et saint Cyrille de Jérusalem font mention de cette quarantaine.

Vers l’an 400, les Constitutions Apostoliques prescrivent le jeûne quadragésimal (relatif au Carême) depuis le matin jusqu’à trois/quinze heures de l’après-midi (none) ou jusqu’au soir. Il s’agit, pendant la journée, de s’abstenir de tout aliment. La manducation de la viande et l’usage des laitages et des œufs (Tyrophagie), sont interdites. Aux repas, l’usage d’aliments secs (Xérophagia) est seule autorisée. L’usage du poisson et du vin donne lieu à des interprétations assez flottantes.

Les Constitutions, parlant du jeûne en général, disent : «  si votre santé le permet… ». Telle est la forme sous laquelle Basile, Chrysostome, Augustin ont connu le Grand Carême : encore semble-t-il qu’ils aient donné des conseils, plutôt que des préceptes rigoureux.

Le Concile in Trullo, en 692, parle des sept semaines de Grand Carême comme étant d’un usage général en Orient. L’observance du Grand Carême est bien établie dans l’Eglise grecque aux VIIIe et IX siècles.

Il est difficile de discerner, dans la tradition relative au jeûne du Carême, ce qui est d’origine et d’inspiration monastiques et ce qui est destiné à être observé par les laïcs. Beaucoup de ceux-ci observent un jeûne assez strict pendant tout le Grand Carême. La plupart observent un Carême adouci, mitigé. Certains jeûnent pendant la première semaine du Grand Carême et pendant le Semaine-Sainte.

Quelle valeur exacte ont les prescriptions relatives au Grand Carême ? Elles valent ce que valent les documents qui les contiennent. Il est évident qu’un texte apocryphe, comme les soi-disant Constitutions Apostoliques, composées vers le Ve siècle, n’ont aucunement l’autorité qu’auraient des textes provenant authentiquement des Apôtres ou une décision prise par un Concile Œcuménique.

L’Eglise Orthodoxe, en général, donne des directives plutôt que des prescriptions littérales. Elle indique des buts, elle montre des modèles, elle dit ce à quoi nous devons tendre ; mais, comme (à l’inverse de l’Eglise Romaine/ Catholique) l’Eglise Orthodoxe n’a pas des autorités humaines qui puissent accorder des dispenses, elle laisse chaque conscience juge de ce que, en présence d’une tradition devenue règle, l’adaptation aux circonstances personnelles commande ou permet.

En matière de jeûne, il faut distinguer l’esprit et la lettre. Quelqu’un qui s’abstiendra de viande, mais mangera des poissons rares ou suivra un régime végétarien raffiné et coûteux pourra demeurer fidèle à la lettre, et cependant ne sera pas fidèle à l’esprit du jeûne. Quelqu’un qui mangera les viandes les plus ordinaires, celles qui coûtent moins que les poissons ou la plupart des légumes, et qui s’abstiendra de toute cuisine recherchée, violera peut-être la lettre, mais restera dans l’esprit du jeûne.

D’autre part, le jeûne alimentaire n’a pas de valeur s’il n’est pas accompagné d’observances plus importantes.   

D’après : L’An de Grâce du Seigneur tome 2, Editions An-Nour Page 166-167 par un Moine de L’Eglise D’Orient