Dimanche de la Samaritaine

Quatrième dimanche après Pâques

Avant-propos sur le Dimanche de la Samaritaine

Le Quatrième dimanche après Pâques est nommé « dimanche de la Samaritaine ». Nous nous demandons, à prime abord, pourquoi ce dimanche est dédié à la commémoraison d’un épisode – l’entretien de Jésus avec la femme Samaritaine, près du puits de Jacob – qui n’a aucun lien avec le temps pascal et qui ne comporte pas de miracle que l’on puisse, même indirectement, rapprocher de la Résurrection.

La raison de cette dédicace est, si nous pouvons le dire, d’une subtilité liturgique remarquable.

Le mercredi qui précède le quatrième dimanche après Pâques est appelé « mercredi de la Mi-Pentecôte »; en effet, il occupe le milieu des cinquante jours qui séparent Pâques de la Pentecôte et partage cette cinquantaine en deux périodes dont chacune comprend trois semaines. Or l’Eglise a établi une correspondance symbolique entre cette date de la « Mi-Pentecôte » et le « milieu de la fête » mentionné par un verset du quatrième évangile, quoique, dans ce dernier cas, il s’agisse, non de la fête de la Pentecôte juive, mais de la fête des Tabernacles – la transition de l’une à l’autre de ces fêtes est facilitée par le fait que toutes deux avaient un aspect agricole, ici la moisson, là la verdure des huttes.

En raison de cette correspondance symbolique , l’Eglise lit, à la liturgie de la « Mi-Pentecôte », la portion d’évangile commençant par ces mots : « On était déjà au milieu de la fête quand Jésus monta au Temple… ». Si nous prolongeons de quelques versets cette section de l’évangile lue le mercredi, nous arrivons à ces paroles: « Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, lança à pleine voix: Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, selon le mot de l’Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. IL parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui ».

Ici nous rejoignons à la fois le thème pentecostal de l’Esprit et le thème de l’eau vive que Jésus développera dans son entretien avec la Samaritaine.

Aussi le tropaire de la « Mi-Pentecôte » dit-il: « Au milieu de la fête, donne, Sauveur, à mon âme assoiffée, de boire aux eaux de la véritable louange… ». C’est là une nouvelle allusion à l’entretien avec la Samaritaine, où Jésus parlera des « adorateurs en esprit et vérité ».

Nous voyons donc comment la semaine de la « Mi-pentecôte » nous achemine vers le puits de Jacob. Nous y entendrons, le quatrième dimanche après Pâques, Jésus annoncer à la Samaritaine la doctrine de l’eau et de l’Esprit.

Les chants des vêpres, le samedi soir, introduisent la commémoraison de cet épisode: « Voici que nous arrivons à la moitié de ces jours qui commencent avec la Résurrection salvifique et se terminent avec la divine fête de la Pentecôte…Tu es venu au puits à la sixième heure, ô Toi Fontaine merveilleuse ».

L’épisode de la Samaritaine, que retrace l’évangile lu à la liturgie, est dans toutes les mémoires. Sa beauté-nous pouvons même dire sa poésie– et sa richesse spirituelle parlent aux âmes d’une manière presque unique. Nous essaierons d’en interpréter ici quelques aspects.    

 

Actes des Apôtres (11 :19-30)

Nous lisons à la liturgie une portion du livre des Actes qui décrit la dispersion des disciples par suite de la persécution, leur œuvre d’évangélisation à Chypre et en Phénicie et le succès du ministère de Saul et de Barnabé à Antioche où les croyants « pour la première fois… reçurent le nom de chrétiens ».

Nous retrouvons ici le thème de la mission déjà indiqué par l’évangile du jour, lorsque Jésus annonça la bonne nouvelle auprès du puits de Jacob et dans la ville des Samaritains.

 

Evangile : Jean (4 : 5-42)

Jésus, fatigué par une longue marche, s’assied au bord du puits de Jacob, près de Sichar. Il est midi. Jésus sait qui va venir, et Il attend. Parfois Jésus va lui-même au-devant des âmes, surtout lorsqu’Il prévoit que, livrées à elles-mêmes, elles ne sauront pas le chercher: ainsi le bon Pasteur va, dans les ronces, sauver la brebis égarée et la charger sur ses épaules.

Mais parfois Il s’assied et Il attend que le cours naturel de la vie amène vers Lui quelque pèlerin en marche. Et même lorsqu’Il est avec moi, Jésus m’attend un peu plus loin, un peu plus tard. La vie chrétienne est à la fois une présence continue de Jésus et une série de rencontres avec Lui. Le puits de Jacob se déplace avec moi et ne cesse pas de m’offrir des occasions de rendez-vous divin.

Jésus, pour rencontrer la Samaritaine, a choisi un lieu particulièrement associé à la tradition nationale et religieuse de la Samarie. Les Samaritains veulent se rattacher au patriarche Joseph. Or cette terre de Sichar est proche du lot que Jacob, père de Joseph, donna à celui-ci, et c’est Jacob lui-même qui creusa ce puits. Jésus, dans ses rapports avec nous, se place volontiers le long de la ligne de nos origines, de nos traditions, de nos habitudes. Ainsi doit faire le disciple de Jésus, s’il veut exercer un apostolat. Il faut d’abord trouver un terrain commun, une langue commune avec l’interlocuteur. Alors le dialogue peut s’engager.

Jésus sait que la Samaritaine viendra puiser l’eau à ce puits. Un besoin matériel humain sera le point de départ du dialogue. Le matériel conduira au spirituel. Souvent Jésus attend, pour intervenir dans ma vie, qu’un besoin d’ordre matériel lui en donne l’occasion. De même, si je veux rencontrer un autre homme sur le plan spirituel, il est bon que je le rencontre d’abord sur le plan matériel, parmi les humbles besoins et travaux de la vie de chaque jour.

Jésus demande à boire à la Samaritaine. Il aurait pu, lui-même, donner à cette femme l’eau vive. Lui, qui aurait pu donner, se met dans la situation de celui qui demande. Accepter de devenir le débiteur d’un autre est un moyen souvent très efficace d’ouvrir le cœur de cet autre. C’est se rendre plus petit que lui. L’humilité et la charité s’appellent réciproquement.

« Donne-moi à boire… ». L’eau que Jésus donne à boire aux hommes est la vie de l’âme portée à ses plus hautes possibilités. Nous désirons tous une certaine intensité ou plénitude de vie. Mais Jésus demande que nous lui donnions quelque chose de notre propre vie. Il veut que nous cherchions en lui cette intensité à laquelle nous aspirons. Si vivre, c’est aimer, Il a soif de notre amour humain. Il est si près de nous, et si humble, qu’Il nous demande de l’aimer – « donne-moi à boire… ».

Il répondra à notre amour si pauvre par un amour infini: « Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te dit: donne-moi à boire, c’est toi qui l’en aurais prié et Il t’aurait donné de l’eau vive ». Nous cherchons à nous désaltérer, à satisfaire notre soif d’amour et d’intensité, notre désir de vivre, en multipliant les objets de notre désir et de notre possession. Nous courons, haletants, après les sensations, les émotions, la pensée, la beauté, et, toujours et encore, nous avons soif. « Quiconque boit de cette eau, aura soif à nouveau…». Mais celui, à qui Jésus communique sa vie cesse d’être torturé par la soif – « il n’aura plus jamais soif » – et cependant, ô miracle! cette eau devient en lui-même une source vive: « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle ». Non seulement il a bu à la source, mais il devient source, pour d’autres hommes aussi.

La Samaritaine demande à Jésus cette eau: « Donne-moi de cette eau-là, afin que je n’ai plus soif… ». Jésus répond: « Va et appelle ton mari…». Le Sauveur met le doigt sur la plaie. Il sait que la femme a eu cinq maris et qu’elle vit maintenant avec un homme qui n’est pas son mari.

Notre Seigneur ne peut pas nous communiquer sa vie, sa grâce, tant que nous ne supprimons pas les obstacles d’ordre moral qui s’élèvent entre lui et nous. La vie spirituelle n’est pas séparable de la vie morale. Lorsque nous sommes tentés de l’oublier, Notre-Seigneur arrête aussitôt nos élans pseudo-mystiques et nous dit simplement: « Va et appelle ton mari ». Ce qui signifie: « Repends-toi d’abord de ton péché, non du péché en général mais du péché concret qui est ton péché propre et dominant. Rectifie ce qui, dans ta vie, doit être rectifié. Que ton âme renonce à son idolâtrie, à ses adultères – tes cinq maris (et plus encore) – et qu’elle vienne à moi, qui serai enfin son mari légitime ».

Souvent nous essayons de nous illusionner nous-mêmes: n’ayant pas le courage de renoncer à nos «maris», nous substituons à cette renonciation des pensées sur Dieu (oh, si belles !), des systèmes et des discussions théologiques, des ébauches de bonnes œuvres (des ébauches , car l’œuvre bonne durable exige une pureté de diamant), des préoccupations « œcuméniques ». Et Jésus coupe court à ce mensonge: « Où est ton mari ? Je ne t’ai pas chargé de l’univers: comment va ton âme ? ».

La Samaritaine admet sa propre situation avec humilité et franchise. Surprise par la perspicacité de Jésus, elle reconnait en lui un prophète. Mais elle éprouve une hésitation: ce prophète est juif; or les Juifs adorent à Jérusalem, tandis que les Samaritains adorent sur le mont Garizim. La réponse de Jésus présente une grande importance pour ceux que préoccupent les divisions et l’unité des chrétiens, car nous pouvons transposer sur ce plan le problème judéo-samaritain. « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père….L’heure vient – et nous y sommes – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité ».

Etrange réponse qui semble indiquer comme à la fois futur – « l’heure vient » – et déjà présent – « et nous y sommes » – le moment où nos divergences se rejoindront dans une parfaite adoration spirituelle. Comment cette heure peut-elle à la fois venir et être déjà venue? L’antithèse est remarquable. Cette heure appartient encore au futur, car Jésus ( et il y a là une leçon pour l’ « œcuménisme ») est loin de minimiser ou de mettre sur pied d’égalité les croyances dissemblables des Samaritains et des Juifs. Il le déclare nettement: « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs ».

Et néanmoins Jérusalem et Garizim (et il y a là une leçon pour toute « orthodoxie ») seront dépassés; l’heure de l’adoration en esprit est venue. Le « nous y sommes » s’explique par la présence de Jésus lui-même. La Samaritaine, étant devant Jésus, se trouve devant la réalité dont Jérusalem et Garizim ne sont que de pâles ombres.

Jésus est la substance et la consommation de notre foi. Sa présence réalise déjà cette unité qui, lorsque nous ne voyons pas le Sauveur, semble si loin. Certes nous ne pouvons aucunement transiger avec le message que nous avons reçu des apôtres; l’heure est encore à venir, où ce message sera intégralement admis par tous. Mais déjà, dans les moments bénis où nous nous sentons (autant qu’on le peut sentir) unis à Jésus-Christ, nous trouvons en lui toute l’Eglise indivise. Celle-ci, quand Jésus parle avec la Samaritaine, n’est pas à Jérusalem ou à Garizim : elle est au puits de Jacob, avec Jésus.

Et voici maintenant la grande déclaration que, du puits de Jacob, Jésus adresse aux croyants de tous les temps: « Dieu est esprit et ceux qui l’adorent, doivent le faire en esprit et en vérité ». L’adoration en esprit et en vérité n’est ni un dogmatisme, ni un émotionalisme, ni un ritualisme, ni un formalisme légal. Elle est un effort constant pour penser et dire ce qui est vrai, pour unir notre volonté à celle de Dieu, pour laisser le Saint-Esprit diriger souverainement notre âme.

Cette parole de Jésus a été odieuse à toutes les autorités humaines qui ont essayé de se substituer à l’autorité divine. Elle a été, elle demeurera éternellement chère à ceux qui veulent se libérer de tous les mensonges et de toutes les servitudes qui s’interposent entre le Sauveur et les âmes.

La Samaritaine dit à Jésus qu’elle sait que le Messie révèlera toutes ces choses. Jésus répond: « Je le suis, moi qui te parle ». Remarquons le contraste entre l’affirmation solennelle « Je le suis », et la forme intentionnellement familière, « moi, qui te parle ». Si nous méditons cette phrase, nous comprendrons mieux l’abîme de grandeur et de condescendance qu’implique tout entretien de l’âme humaine avec Jésus. D’une part, c’est le Christ-Dieu qui parle. Le Créateur s’adresse à sa créature. D’autre part, il donne à sa parole la forme d’une conversation intime et amicale. Toute prière, à moins d’atteindre au grand silence de l’« état d’union », devrait se résoudre en un colloque affectueux.

La Samaritaine s’éloigne. Elle laisse là son vase. Elle va vers ses compatriotes: « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-ce pas le Christ ? ». Non seulement la foi en Christ commence à éclairer son âme, mais déjà la femme se livre à un certain ministère, à un apostolat. Et cet apostolat est fructueux, puisque les Samaritains sortent de la ville et viennent vers Jésus.

L’apostolat de la Samaritaine prend la forme du témoignage personnel. Le témoignage est entièrement différent de la prédication. Le prédicateur dit : « Croyez ceci » ou « Faites-cela ». Le témoin dit : « Voici ce qui m’est arrivé ». Il y a dans le témoignage beaucoup plus d’efficacité, beaucoup plus de force de persuasion que dans la prédication.

Nous ne sommes pas tous appelés à prêcher, mais chacun peut, dans sa propre sphère, rendre humblement et simplement témoignage des grâces qui lui ont été faites. Ce témoignage sera d’autant plus frappant qu’il avouera avec sincérité les péchés du témoin: « Il m’a dit tout ce que j’ai fait », dit la Samaritaine. Il faut souvent un certain courage pour «partager» avec d’autres nos fautes et nos grâces, mais les meilleurs témoignages sont des « partages » accomplis sous la direction de l’Esprit. Suis-je un bon témoin de Jésus-Christ ?

Les disciples, qui étaient allés à la ville pour acheter des vivres, reviennent. Ils pressent Jésus de manger. Jésus répond: « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé ». C’est ici la perfection de l’obéissance. Autre chose est de dire: « Je fais la volonté de Dieu » ; et autre chose de dire « Ma nourriture est de faire la volonté de Dieu ».

Lobéissance au Père constitue la nourriture et la vie même de Jésus. Chaque disciple de Jésus, envoyé par Lui, devrait, lui-aussi, pouvoir dire : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé ». Combien je suis loin de cela, moi qui n’ait même pas la force d’observer simplement les préceptes divins !

Jésus invite ses disciples à regarder autour d’eux: « Levez les yeux et voyez: les champs sont blancs pour la moisson ». Il leur rappelle qu’ils récoltent là où ils n’ont pas semé; ils entreront dans le labeur d’autrui ; et cependant le moissonneur recevra son salaire et se réjouira avec le semeur. L’allusion à la conversion des Samaritains est évidente; les disciples recevront des adhésions dont Jésus seul a été la cause. La moisson – la mission – est déjà prête. Dans un sens plus général, ces paroles de Jésus nous exhortent à reconnaitre humblement que d’autres ont déjà travaillé là où nous – mêmes croyons faire quelque chose pour Dieu et qu’en tout cas Notre-Seigneur seul est le semeur.

Et voici que la récolte commence . « Un bon nombre de Samaritains de cette ville avaient cru en lui à cause de la parole de la femme…Ils furent plus nombreux à cause de sa parole à lui et ils disaient à la femme: Ce n’est plus sur tes dires que nous croyons ; nous l’avons nous-mêmes entendu…».

 Nous voyons ici deux formes de foi, dont la deuxième est plus parfaite que la première. Nous pouvons croire en Jésus sur le témoignage d’un autre. Mais nous pouvons aussi croire en Jésus parce que nous avons entendu sa propre voix. Nous pouvons croire à cause du témoignage des apôtres, des martyrs, des saints, de toute l’Eglise. Heureux serons-nous pourtant s’il nous est donné de croire à la suite d’une expérience personnelle et intérieure des paroles du Sauveur. 

D’après : L’An de Grâce du Seigneur tome 2, Éditions An-Nour Page 94-102 par un Moine de L’Église D’Orient